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 Ma vie de marin

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Maurice

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Date d'inscription : 24/05/2018

MessageSujet: Ma vie de marin   Jeu 24 Mai - 23:44

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Merci pour mon petit coin, je vais pouvoir vous raconter tout ce que j'ai à dire...
Si nous commencions par mon livre sur la marine

Laissez-moi vous présenter le tome I de mes aventures de marin.


Préface


A travers ce récit de petites histoires, toutes les unes plus vraies que les autres, l'auteur nous fait partager sa conquête des mers, ses tours du monde, et la fuite d'un amour déchu, mais décisif. Ce voyage va vous emporter aux quatre coins du globe, de l'Australie à Tahiti, en passant par Anvers et Hambourg. Cet électricien devenu marin nous conte, d'une véritable sincérité, la vie à bord de gigantesques bateaux. A vingt-quatre ans, il embarque au Havre, dans la Marine Marchande. Quelques années plus tard, il débarque pour la dernière fois, mais avec un regard plein de souvenirs inoubliables, qui lui révéleront une nouvelle vie, un autre homme. Le cœur léger ou l'âme en peine, trente ans passèrent avant qu'il ne se décide à écrire ces lignes. Aujourd'hui, il nous livre une histoire pleine de découvertes, de rebondissements sur un ton personnel et amusant. Huit ans de bord dans la marine, trois tours du monde, et trente ans pour le raconter, le ton est donné.

Bonne lecture.

Alban Rudelin, correcteur
élève à l'école de journalisme
E.F.A.P de Lille


Le pourquoi du comment ce livre a vu le jour


Ce livre n'a nullement été écrit dans l'intention de rendre célèbre son auteur, loin de là, seulement de faire connaître par des récits vrais et sincères la vie d'une personne ayant, pour une courte période de sa vie, choisi par la fuite une autre existence, un autre milieu, différent de ce qu'il avait connu jusqu'alors.
Les histoires cocasses, les scènes de vie quotidienne à bord, les anecdotes ont été sélectionnées dans le but de faire sourire le lecteur. Tout n'a pas été dit dans ce bouquin, non par faute de temps ni faute de place, mais simplement pour ne pas lasser par des récits larmoyants.
Ami lecteur avec ce livre en main, tu n'as que faire de mes états d'âme de certains soirs où, par désespoir, je serais bien passé par dessus bord. Par lâcheté sans doute, je ne l'ai jamais fait. D'autres l'ont fait à ma place, je leur tire ma révérence, car il faut une certaine dose de courage pour le faire.
Et puis, trente longues années que tous ces souvenirs me trottent dans la tête, un jour je les ai couchés sur le papier, et de voir ces écrits-là, devant moi, me rappelant trop bien cette période de ma vie, pourquoi ne pas en faire profiter les autres.
C'est ainsi que ce livre a pris forme, et s'il vous plaît, cela voudra dire que je ne l'ai pas écrit pour rien.
Bien sûr, de tels récits n'intéresseront pas d'anciens collègues marins ou leur famille, ils auront vécu cela au quotidien. Mais, habitant le centre de la France, où il y a très peu de navigateurs, je pense que cette lecture leur apportera autre chose que ce qu'ils ont l'habitude de lire.
Les seules choses qui pourraient être fausses seraient que j'ai attribué tel récit à tel bateau, alors qu'il appartenait à un autre, car je n'ai jamais tenu de journal de bord, ce qui aurait été plus facile, j'en conviens.
Je termine avec ce chapitre et qui sait, il se peut qu'il y ait une suite, tout dépend de vous amis lecteurs, car en cherchant bien, il est possible de retrouver encore assez de souvenirs aussi croustillants que ceux- ci pour écrire un deuxième livre
Bonne lecture.
Orléans,  mars 1998

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Maxime personnelle
(Qui n'engage que l'auteur)

Dans la marine,
après quarante ans,
ou tu bois
ou tu deviens pédé.
Moi, je ne bois pas, merci,
mais j'ai quitté
avant quarante ans.



Prologue

La Marine Marchande n'embarque sur ses bateaux que des personnes ayant un C.A.P. d’État dans la profession qu'ils exerceront à bord, et de plus, dans les métiers qui y sont reconnus.
En effet, un cuisinier à terre fera un excellent cuistot à bord, un électricien comme moi aura aussi sa place, mais une personne avec un C.A.P. de confection ou de couvreur ne peut prétendre embarquer.
Par contre, les graisseurs pour les quarts à la machine seront recrutés dans les professions de mécanique générale (ajusteurs, tôliers, régleurs, tourneurs, fraiseurs).


Avertissement


Étant donné l'absence de patronyme et, si d'aventure certains se reconnaissaient, sachez mesdames ou messieurs que l'idée de vous porter ombrage ne m'a pas effleurée un seul instant ; ne pensez surtout pas que je me dissimule derrière la prescription de plus de vingt ans pour éviter tels ou tels reproches dus à des faits qui vous auraient offensés.
Si malgré cela certains se trouvent atteints dans leur dignité, qu'ils acceptent mes excuses les plus sincères, la peine que je leur procure n'est pas volontaire de ma part.


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Maurice

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Date d'inscription : 24/05/2018

MessageSujet: Re: Ma vie de marin   Jeu 24 Mai - 23:47

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Liste des bateaux avec ports, dates d'embarquement et de débarquement

ILE DE LA REUNION
Le Havre - Dunkeraue • 14/06/68 - 28/10/68

VILLE DE ROUEN
Hambourg - Marseille • 10/01/69 - 29/05/69

SIKIANG
Dunkerque - Le Havre • 08/07/69 - 20/10/69

VENTOUX
Martigues - Marseille • 27/12/69 - 21/05/70

TTGRE
Le Havre - Bordeaux • 17/07/70 - 18/11/70

CHAUMONT
Dunkerque - Milazzo • 15/01/71 - 21/06/71

BLOIS
Le Havre - Le Havre • 19/08/71 - 11/01/72

ESSO BRETASNE
Kharg Island - Fawley • 20/03/72 - 30/08/72

MAGDALA
Liverpool - Londres • 12/09/72 - 25/01/73

SIVELLA
Dubaï - Singapour • 24/04/73 - 14/07/73

MAGDALA
St Nazaire - Roterdam • 02/07/73 - 02/10/73

MAGDALA
Dubaï - Dubaï • 15/01/74 - 27/04/74

MIRALDA
Liverpool - Trinidad • 26/06/74 - 03/10/74

MAGDALA
Curaçao - Curaçao • 23/12/74 - 10/03/75

ISARA
Port de Bouc-Fos/Mer • 25/04/75-14/08/75

LÉDA
Dubaï - Dubaï • 05/11/75 - 01/02/76

DOLABELLA
Dubaï - Dubaï • 21/3/76 - 22/05/76

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Maurice

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Date d'inscription : 24/05/2018

MessageSujet: Re: Ma vie de marin   Jeu 24 Mai - 23:54

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De Bâbord à Tribord, souvenirs d'un marin, juin 68 mai 76, 30 ans après...

Orléans, mars 1998


Début du récit
Début du récit.  En mille neuf cent soixante-huit, électricien d'entretien à l'usine d'Ambert de St Jean de Braye, près d'Orléans (fabrique de moteurs électriques, translateurs et ponts roulants), je cherchais le moyen de fuir ma femme et la situation politique de l'époque. Le salut vint à moi sans que je le sollicite, par l'arrivée d'un futur collègue, Jean-Pierre.
Ayant fait son service militaire dans la Marine Nationale, il aimait les voyages effectués sur les navires autour du monde, mais n'étant en rien militariste, et voulant encore naviguer sans la contrainte militaire, il ne trouva rien de mieux que de reprendre du service sur les navires marchands. Il navigua encore quelques années, et après un ou deux tours du monde, il eut la nostalgie du pays et un beau jour se présenta à moi pour se fixer à terre.
Notre méthode d'embauche consistait à ne pas tenir compte des éventuels diplômes que pouvait nous présenter le futur candidat, mais de tester ses connaissances sur le tas.
Il me fallut donc attendre un coup de téléphone d'un atelier ayant besoin de nos services, pour un dépannage rapide.
L'atelier de tôlerie appela le premier, toute une chaîne de machines-outils n'était plus alimentée, il fallait faire vite.
Je tendis ma sacoche de dépanneur à Jean-Pierre.
-« A toi de jouer, prends ma place et dépanne la chaîne ».
Je le surveillais du coin de l'œil.
Il discuta un moment avec le chef d'équipe, pour savoir exactement ce qui avait bien pu se passer, ouvrit une armoire électrique, en ressortit les documents et, comme un habitué, il commença le dépannage.
Un disjoncteur thermique, protégeant la chaîne en question, n'avait pas supporté la cadence infernale des ouvriers et sans doute, la vétusté de l'installation avait aggravé la panne.
Calmement, Jean-Pierre ouvrait des armoires, vérifiait des relais, des sécurités, puis il vint à moi : -"Je crois que c'est reparti".
J'avais suivi toutes ses allées et venues, et je savais comme lui, qu'en effet, le dépannage avait été effectué et très bien fait. Le chef de la section nous remercia.
Bien que satisfait de cette première vision des connaissances de Jean-Pierre, je voulais quand même un autre avis personnel avant de rendre compte à mon chef des qualités professionnelles du nouveau.
Je l'emmenais dans un autre atelier et, prévenant le responsable de mon arrivée, je lui demandais la permission d'utiliser une de ses armoires électriques pour "tester" à nouveau le candidat.
Éloignant Jean-Pierre de l'armoire, je m'efforçais de lui compliquer la tâche, en "fabriquant" des pannes plus que vicieuses, pour voir à quel point il déjouerait mes pièges.
Je le rappelai et il se mit au travail. Ma surprise fut grande, il réussit sans aucune difficulté ni agacement à tout remettre en ordre, me signalant au passage que ce genre de pannes ne pouvaient venir toutes seules.
J'en avais assez vu, cet homme ferait très bien l'affaire.
L'entretien avec mon chef fut rapide.
-"Vous êtes obligé de prendre Jean-Pierre, car il est meilleur que moi, si vous ne le prenez pas, personne d'autre ne pourra l'égaler".
Ainsi fut fait, il était des nôtres.
Ce n'est que bien plus tard que je lui appris mon étonnement devant ses connaissances en électricité, car de mon côté, j'avais été un brillant élève, ayant toujours eu de bonnes notes en technologie et en travaux pratiques. Ses performances dans le dépannage sur le tas me faisaient tout remettre en question.
Il avait su me rassurer.
-"Moi aussi Maurice, avant de partir naviguer, j'en savais bien moins que maintenant, mais a bord je me suis perfectionné: il n'y a rien de tel que la marine pour apprendre un métier".
La sympathie s'installa très vite entre nous deux, même âge, même humour, il ne tarda pas à me raconter sa vie, ce qui l'amenait ici, ce qu'il avait fait avant.
J'étais très intéressé par l'épisode de son court passage dans la Marine nationale d'abord, puis marchande par la suite, et il répondait amusé à toutes mes questions. Je voulais tout savoir, car au fur et à mesure du récit de cet ancien, je m'identifiais à lui et, ma foi, je me voyais bien dans sa peau, n’ayant pour l’instant trouvé que ce moyen pour fuir le foyer conjugal.  
Il m'expliqua donc que la première fois, il fallait se faire connaître dans le milieu des gens de mer. Envoyant un C.V. à l'adresse indiquée, il me fallut attendre une réponse. Elle vint assez rapidement, la N.C.H.P. (la Nouvelle Compagnie Havraise Péninsulaire) recherchait des électriciens pour ses cargos au long-cours *.
Par retour de courrier, je leur signifiais que j'étais libre dès que j'avais envoyé ma première lettre, et que je me tenais à leur disposition.
Pour mon premier voyage, il était obligatoire que je passe par la médecine maritime, au Havre, afin de posséder mon fascicule des gens de mer, véritable passeport pour mes futurs embarquements dans les compagnies qui voudraient bien me prendre.
Mon employeur à terre, tenu au courant de mes futurs projets, ne fut pas un obstacle difficile à surmonter, et mon épouse d'alors, trop contente de ne plus m'avoir dans ses jambes, fut enchantée aussi. Je n'eus vraiment de peine que pour quitter mon enfant Stéphane, alors âgé de quatre ans.
Rendez-vous donc au Havre, pour cette première visite médicale, convocation en poche. Je passais d'abord devant un infirmier qui me posa des tas de questions et me fit passer les premiers tests.
Poids, taille, dentition, pas de problème, mais où cela commença à se gâter, ce fut pour le test de la vision.
Portant des verres correcteurs depuis la petite maternelle, il fallut les retirer, car l'infirmier voulait voir ma vision avec et sans verres,
Ce fut une catastrophe, je n'avais pas plus de deux dixièmes à chaque œil, ce qui était grave, car le règlement de l'époque exigeait un minimum de cinq dixièmes pour chaque œil (sans correction), j'en étais loin.
Devant mon embarras, il ne sut que faire, mais eut une idée.
-"Restez un moment tranquille sans vos verres, que votre vue s'habitue, je reviendrai plus tard refaire le même test".
Joignant le geste à la parole, il s'éloigna dans un autre bureau baratiner ou tripoter une secrétaire, car je les entendais rigoler de temps en temps.
J'étais seul dans la pièce, pas rassuré car il m'avait bien expliqué que seul son avis favorable me permettrait d'obtenir ce fascicule des gens de mer et, sans ce maudit document, il me serait impossible de naviguer sur les bateaux des compagnies maritimes françaises.

*Long cours, long parcours, longue distance de continent à continent, le contraire de cabotage, qui, lui, ne désigne qu'un parcours de côte a côte, sur un seul continent.

Ayant tout plaqué à terre, travail, logement (nous avions un appartement de fonction), et ma femme était repartie vivre chez sa mère, bref c'était mal parti pour moi, car je ne me voyais pas revenir à la maison que je ne possédais plus d'ailleurs, et mon employeur n'était plus en droit de me reprendre. Il fallait trouver quelque chose, et vite, car l'infirmier n'allait pas tarder à revenir, et je savais d'avance que son nouveau test ne serait pas plus concluant que le premier.
Je m'approchais du panneau de signes, et j'appris par cœur les quatre premières lignes, je me rassis sans bruit, l'homme revenait.
-"Bon, on reprend depuis le début, lisez-moi cela".
Sans m'énerver, je lui récitais avec juste ce qu'il fallait d'hésitation pour ne pas attirer l'attention, les quatre premières lignes. Il fut enchanté.
-"Bien c'est mieux, nous arrivons a quatre dixièmes par œil, c'est beaucoup mieux que tout à l'heure, je crois que je n'obtiendrai rien de plus, nous allons arrêter le supplice".
J'avais triomphé, il m'expliqua que pour travailler à la machine je n'avais pas besoin de plus de vision, d'autant qu'avec les verres de correction, j'avais huit et neuf. Satisfait, il me fit signer une décharge pour se couvrir comme quoi j'embarquerais toujours avec deux paires de lunettes; sur le compte rendu de la visite, il signifia bien que je n'étais apte à naviguer sur les bateaux des compagnies maritimes que dans le service machine, et non sur le pont.
J'avais gagné, mon bon de visite en poche, je passais devant le médecin qui ne put que confirmer les dires de l'infirmier. Me demandant pourtant si je n'avais pas de famille dans la marine, et devant ma réponse négative, il eut cette phrase qui, trente ans après, me trotte toujours dans la tête:
-"Je vois, vous êtes l'original de la famille".
Je pensais: -"Cause toujours mon vieux, en attendant, je vous ai bien eus, et malgré mes yeux de taupe, je suis bon pour partir naviguer".
De retour du Havre chez belle-maman, le temps de faire les valises, de dire au revoir aux amis, de faire le tour de la famille, un télégramme arriva me demandant de rejoindre le Havre, et d'embarquer sur le M/S* "Ile de la Réunion". * (M/S, Moteur Ship, bateau à moteur)

Voilà, le début est assez long mais, c'est pour vous mettre l'eau à la bouche.
A partir de ce jour, je ne mettrai qu'un article par jour.

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Maurice

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Date d'inscription : 24/05/2018

MessageSujet: Re: Ma vie de marin   Jeu 7 Juin - 23:39

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L'aventure commençait, elle dura huit années.

On n'embarque pas Maître-électricien sur les cargos, surtout au long-court, dès le premier voyage, il faut faire ses preuves dans les connaissances de sa profession, et dans l'acceptation de la vie de marin; car on ne fait pas une carrière dans la marine, si premièrement on a toujours le mal de mer, et deuxièmement, si on risque de ne pas s'entendre avec les collègues.
Partant pour six mois à trente personnes, si deux ou trois ne s'entendent pas, je ne vous raconte pas l'ambiance générale qui pourrait régner à bord.
Le mal de mer, je ne savais pas si je l'aurais, l'avenir m'a prouvé que je ne n'en ai jamais souffert, quant à la camaraderie entre collègues, je partais confiant, car Jean-Pierre m'avait expliqué tant de choses à faire ou ne pas faire, pour supporter ou être supporté par les autres.
A moins de passer par les écoles maritimes de la marine marchande où effectivement, un futur électricien apprendra son métier suivant les dernières techniques de l'époque, cela n'était pas mon cas, avec mon C.A.P. de monteur-électricien en bâtiment, les bases de la profession étaient acquises, mais la pratique sur un cargo est tout à fait différente.
Un synoptique de commande d'un navire n'a pas d'équivalence à terre, une séquence automatique de ramonage des chaudières ne ressemble à rien de ce qui existe dans la plus moderne usine de zone industrielle; il fallait donc apprendre toutes ces nouveautés.
C'est pourquoi ce premier voyage, je le ferai comme aide-électricien.
Dans les statuts de la Marine Marchande, l'aide-électricien a le même coefficient que le nettoyeur machine. Comme j'allais acquérir de nouvelles connaissances, il fallait qu'en contrepartie, je fournisse un travail productif à la compagnie, je serai donc nettoyeur/aide-électricien.
Le matin, j'étais aux ordres de l'officier machine pour nettoyer comme ma fonction l'indique, ce qu'il y avait à nettoyer dans une machine, et l'après-midi, sous la responsabilité de l'électricien en titre et parfaire mes connaissances dans la profession, afin d'être à mon tour le plus tôt possible capable d'embarquer comme seul électricien à bord.
Trouver le bateau ne fut pas une mince affaire, car je ne savais même pas différencier l'avant de l'arrière, et tous ces cargos pour moi se ressemblaient. Je trouvais le mien quand même, et je me retrouvais donc, ce vendredi 14 juin 1968 après-midi à bord du cargo "île de la Réunion" pour un voyage qui devait durer plus de quatre mois, et qui me fit pratiquement faire un demi-tour du monde. Du Havre, nous devions remonter dans le nord jusqu'en Norvège, la Finlande, le Danemark, pour redescendre ensuite sur Madagascar.
Déjà une anecdote pour mes premiers pas à bord, on me désigne ma cabine, je commence par débarrasser ma valise, je sors une veste que j'accroche au plafond à une espèce de crochet qui était le bienvenu. Quelques instants après, une sirène retentit dans les coursives, j'entends courir, ma porte de cabine s'ouvre, on me demande si je n'ai rien remarqué dans le secteur, devant ma réponse négative, on me laisse là.
Dans la soirée, en me familiarisant avec ce premier navire, je découvris que l'alerte incendie avait été déclenchée par le vêtement que j'avais accroché au plafond, à ce crochet mystérieux qui n'était autre que le système de détection d'incendie.
N'ayant rien trouvé d'anormal sur le navire, les recherches avaient été abandonnées; de mon côté, je me gardais bien de leur signaler que l'incident était de ma faute.
Mes affaires rangées, je me présentais au chef mécanicien qui me mit en rapport avec le Second, qui à son tour, me présenta à l'électricien.
Nous étions en fin d'après-midi, il était trop tard pour faire une visite à la machine, demain il ferait jour.
Pour le premier repas du soir, ne pas oublier la réponse faite à ce matelot qui me demandait de quel coin de Bretagne j'étais, ma réponse le surprit:
-"Je ne suis pas ici pour me faire insulter".
Réplique qui me surprit aussi, car je n'avais encore aucune animosité envers mes futurs collègues de travail mais le ton était donné et l'avenir, les autres voyages et les années passées avec tous ces gens me donnèrent raison. Seuls quelques bons camarades me restèrent fidèles jusqu'à la fin de ma carrière, environ dix sur cent.
Chaque navire compte une moyenne de trente personnes du mousse au Commandant; J'ai fait dix-sept embarquements, côtoyé un peu plus de cinq cents individus, dont cinquante seulement peuvent se vanter d'avoir été et d'être restés mes amis.
A signaler que, plus le bateau est gros, moins il faut de monde pour le diriger. Ceci est vrai sur les pétroliers.
Sur les "petits" de trente-trois mille tonnes, on dénombrait près de quarante hommes embarqués, rien n'était automatique, à chaque escale de remplissage ou de vidage du navire, toutes les vannes se manœuvraient à la main, tous les contrôles de sécurité étaient visuels et exécutés par l'être humain, tandis que sur le dernier, un "gros" de deux cent soixante-quinze mille tonnes de chargement, seuls vingt-huit personnes assuraient le fonctionnement de l'ensemble qui était entièrement automatisé.
Mais, pour l'instant, restons sur les cargos et à ce premier voyage qui nous emmenait du Havre en Hollande, pour charger entre autres dix mille caisses de bières Heineken à destination de Madagascar.
Ce premier voyage fut le plus marquant de ma carrière car, comme je l'ai annoncé plus haut, il devait être déterminant pour la suite de ma vie de marin de commerce. Quitter foyer, amis, vie paisible, habitudes terrestres, pour se retrouver du jour au lendemain plongé dans ce monde nouveau pour moi n'était pas chose facile.
Seule la fuite de cette première épouse me donna la force d'entreprendre et surtout de continuer ce qui avait bien commencé jusqu'alors. Justement à propos de cette première épouse, quand ses collègues, ses amis ou même sa famille lui disaient :
-"Alors ton mari, il travaille sur les bateaux?", elle répondait bêtement:
-"II ne travaille pas, il navigue".
A partir de cet instant du récit débutent les souvenirs proprement dits de ma navigation. Ce livre n'expliquera pas la vie à bord en général, ce n'est pas le but recherché de l'ouvrage*.
En effet, personne ne sera intéressé si je raconte à longueur de pages :
-"Ce matin, levé à sept heures, petit déjeuner, puis descente à la machine jusqu'à midi pour tel ou tel travail, puis déjeuner, puis description du menu, et on recommence pour l'après-midi.
Par contre, si je vous explique dans les moindres détails mon aventure personnelle pour le passage de la ligne, ma première cigarette de marijuana, mes nuits d'orgies à l'autre bout du monde, d'accord, je suis sûr que vous en redemanderez, alors allons-y".

*En chinant pour trouver des bouquins relatant la vie de marins, je devais découvrir l'excellent ouvrage de Jean Randier, Marins du pétrole, collection "diagonales", édition Hachette de 1961, qui a l'inverse de mon livre, ne parle pratiquement que de la vie a bord. Je fus surpris et déçu à la fois en lisant ce livre, car ce qu'il raconte était ma première idée; mais honneur aux anciens, car en 1961, j'étais loin de penser qu’un jour moi aussi je serais marin du pétrole.

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Maurice

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MessageSujet: Re: Ma vie de marin   Sam 9 Juin - 0:47

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Le passage de la ligne

M/S Ile de la Réunion, premier voyage
Avant les années soixante-dix, les cargos avaient encore le droit de transporter des passagers, on les appelait alors des cargos mixtes (fret plus passagers). Au Havre, pour mon premier voyage sur "l'Ile de la Réunion", une dizaine de passagers à destination de Madagascar étaient embarqués.
Il fallait amuser ce petit monde, car trente jours de mer pour des civils devenaient lassants et la moindre distraction à bord était la bienvenue. Donc, l'occasion du passage de la ligne était prétexte à réjouissances. Faisant partie des futurs initiés, je n'étais pas fier, car Jean-Pierre m'avait expliqué que la cérémonie était organisée par les anciens qui avaient libre choix sur le déroulement des opérations, et comme pour ce voyage, il y avait des passagers à distraire, je m'attendais au pire.
Deux jours après avoir passé Dakar, voici la fameuse ligne imaginaire séparant les deux hémisphères du globe terrestre.
Le matin même, en sortant de ma cabine, dès les premiers pas sur le pont, un seau d'eau me tombe sur la tête, ce n'était que l'annonce des futurs amusements de la journée. Pour continuer, dans la matinée, le facteur (marin déguisé en préposé), mais pratiquement à poil, (seulement un tablier et une sacoche sur l'épaule lui servaient d'habits) me demande de prendre ma convocation pour les agapes de l'après-midi. Convocation placée, plutôt pliée dans son derrière et oui, dans son cul pour être plus explicite, et en plus je devais la prendre avec les dents.
Mais le pire était encore à venir. L'après-midi, tout le monde sur le pont, les passagers sur des gradins placés pour l'occasion afin de ne rien perdre du spectacle, et les néophytes dont je faisais partie étaient enchainés et encadrés par des gendarmes, la fête pouvait commencer. Le Commandant, placé parmi les invités commentait les différentes étapes de la cérémonie.
Sur une estrade, attendent déjà Neptune, dieu des mers et son épouse Amphitrite, le curé et les enfants de chœur, le corsaire, tous les personnages nécessaires à la cérémonie, sans oublier le coiffeur. Dans la piscine de toile montée en hâte, les aides attendaient les nouveaux pour les baptiser. Après les paroles d'usage, lues dans un vieux bouquin, les nouveaux, barbouillés de suie, de graisse et rasés (symboliquement) sont plongés dans l'eau pour être purifiés.
Quand le dernier est sorti de l'eau, alors commencent les jeux, qui sont basés sur la mer bien entendu; ce ne sont que poursuites avec les manches à incendies, seaux pleins de mélanges inavouables que chacun se lance à la figure, les passagers se sauvent de partout en hurlant, car ils ne sont pas épargnés.
Voulant du spectacle, nous leurs donnons du spectacle, même s'ils font partie des victimes. Mais personne ne songe à se plaindre.
Chaque "nouveau" ayant reçu son certificat de baptême sera fier de le montrer au prochain passage, pour faire à son tour partie des anciens.

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Maurice

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Date d'inscription : 24/05/2018

MessageSujet: Re: Ma vie de marin   Mar 19 Juin - 18:46

Le transport de rhum

M/S Ville de Rouen, chargement pinardier à la Réunion
De temps en temps, pour le plaisir de tous, nous avions un chargement de rhum à effectuer.
La méthode du bosco (Maître d'équipage) était des plus astucieuse. Les camions-citernes qui venaient près du bord décharger leur précieuse cargaison étaient pris en charge par le cargo. Les tuyaux de remplissage appartenaient au bord, le travail était effectué par les gens du bateau. Nous avions donc mains libres pour agir à notre guise.
Une fois le chargement terminé, c'est-à-dire lorsque le matelot à terre voyait que les citernes du camion allaient être presque vides, faisait signe au bosco qui donnait l’ordre de stopper les vannes d'arrivée sur les containers du bateau. De ce fait, les tuyaux contenant encore du rhum qui ne se déversait plus dans les soutes, montait en pression dans les boyaux, car les pompes tournaient encore. Averti par le changement de régime des dites pompes, on les stoppait de peur qu'elles n'explosent, ensuite on fermait les vannes sur le camion et on se retrouvait avec des tuyaux pleins de rhum.
Il suffisait ensuite de les remonter du quai avec toutes les précautions nécessaires pour ne pas perdre trop de liquide, et à l'aide de seaux, chaque membre de l'équipage recevait sa ration d'alcool.
Je me suis retrouvé ainsi une fois "propriétaire" de quinze litres de ce breuvage des plus purs que je me suis empressé de transformé en boisson diverses.

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Ma vie de marin
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